1. Sur une montagne aux confins de la Chine, il y avait beaucoup de monastères. Les moines des grands monastères étaient très riches, ceux des petits, par contre, très pauvres.
Un jour, un pauvre moine d’un des petits monastères venait rendre visite à un moine riche d’un grand monastère pour lui dire au revoir. Il voulait entreprendre un pèlerinage auprès du Bouddha de Poutouôshan, sur une île située au loin. Le pèlerinage était très long, plusieurs milliers de kilomètres, et devait le mener par monts et par vaux, par des sommets élevés et des torrents dangereux. Le moine riche s’étonnait : « Qu’est-ce que tu prends pour la route ? » lui demandait-il. « Seulement un gobelet et une petite coupe, » répondit l’autre, « le gobelet pour boire l’eau des rivières et la coupe pour mendier un peu de riz. »
« J’ai l’intention, moi aussi, de faire le pèlerinage de Poutouôshan, » lui dit alors le moine riche, « voilà plusieurs années que je m’y prépare, mais je n’ai pas encore pu partir parce qu’il me manque toujours l’une ou l’autre chose. Je crois, cher ami, que tu sous-estimes les difficultés qui t’attendent. »
Un peu plus d’un an plus tard, le moine paauvre revint de son pèlerinage et raconta au moine riche tout ce qu’il avait vécu. Ce dernier fut un peu gêné, car il n’avait toujours pas fini ses préparatifs...
2. Et si l’évangélisation de notre monde se portait aussi mal parce que la plupart d’entre nous ressemblent plutôt au moine riche qu’au moine pauvre de l’histoire ? Que de fois ne discutons-nous pas sur les moyens nouveaux à mettre en œuvre pour annoncer l’évangile ? Il faudrait un nouveau langage, une analyse approfondie de la situation, une maîtrise parfaite des moyens et techniques de communication, des équipes pluridisciplinaires avec des compétences multiples, etc. Tant que toutes ces conditions ne sont pas remplies, ce serait courir à un échec certain, concluons-nous, enfoncés dans nos canapés autour d’un bon verre de vin...
Saint François d’Assise, que l’Eglise commémore aujourd’hui, a fait tout le contraire : il s’est débarrassé de tout ce qui pouvait l’empêcher de suivre l’appel du Christ : richesse, sécurité sociale, liens familiaux étouffants. Il s’est offert corps et âme à Dame Pauvreté, et son témoignage prophétique a redonné à l’Eglise de son temps un souffle dont elle avait bien besoin. En revêtant l’habit dépouillé d’un pauvre, en suivant à la lettre l’évangile d’aujourd’hui, appuyé sur la force de Dieu seule, il a acquis une force de conviction et une fascination qui traversent toutes les frontières, même religieuses, jusqu’à aujourd’hui.
Jésus invite donc tous ses disciples à prêcher dans la pauvreté, idéal qui a aussi fasciné Ignace et ses premiers compagnons. Il voudrait que nous témoignions par notre dépouillement que la grâce de Dieu seul suffit. Il aimerait nous voir mettre toute notre confiance en lui et en la force du Saint-Esprit. A son exemple, humbles et pauvres, il voudrait nous voir payer de notre personne et rester ouverts à toute rencontre. Il ne s’agit pas seulement d’une stratégie missionnaire : accepter de dépendre d’autrui pour nouer des liens avec une famille d’accueil, mais de faire signe vers Dieu en mettant toute notre confiance en lui. Ainsi tout disciple sera vraiment à même de prêcher par son exemple et sa parole, de susciter une interrogation sur les valeurs de ce monde et un désir d’adhésion à la liberté qui nous vient d’en haut.
3. Nous avons choisi pour logo de notre communauté nationale une image assez proche de l’évangile d’aujourd’hui. On y voit trois figures stylisées et un bâton de pèlerin. Ce logo nous rappelle, bien sûr, l’évangile d’Emmaüs, mais aussi nos groupes CVX dans lesquels nous nous réunissons à plusieurs pour échanger sur nos vies et nous soutenir dans notre mission commune. Le groupe n’est pas un but en soi, mais bien la mission, symbolisée par le bâton du pèlerin. Il s’agit de repartir annoncer la bonne nouvelle plutôt que de lécher nos plaies l’un à l’autre et de nous complaire dans un cocon spirituel.
C’est le monde, et le monde actuel dans toute sa complexité, sa richesse et ses injustices criantes, qui est le lieu de notre vie et de notre mission. Nous y sommes toujours envoyés à plusieurs, comme les apôtres, car la communauté est le lieu essentiel où nous expérimentons la rencontre du Christ, que ce soit le couple, la famille, la communauté d’Eglise. Mais il est important de garder le bâton à portée de main pour repartir sur les routes de notre monde, à la rencontre de ceux et celles qui attendent le royaume de paix et de justice encore si loin d’être réalisé dans leur vie. Moins nous serons attachés aux biens matériels, à la sécurité de notre profession ou de notre position sociale, aux conditionnements multiples du monde moderne, plus nous serons disposés à partir au nom de Jésus.
Puisse l’appel du Seigneur au prophète Isaïe : « Qui enverrai-je ? Qui donc ira pour nous ? » (Is 6,8) résonner aujourd’hui dans nos cœurs et ne pas être étouffé par l’attachement à toutes nos sécurités !